Thursday, May 24, 2018
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Archive. Quand Tom Wolfe parlait des super-riches

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Archive. Quand Tom Wolfe parlait des super-riches

Sachez que votre correspondant ne fait que vous rapporter les dernières nouvelles lorsqu’il vous rend compte du nombre de personnes qui ont assiégé, la semaine dernière, l’auteur du Bûcher des vanités pour lui demander : “Alors, que deviennent les Maîtres de l’Univers dans tout ça ?” Par “tout ça”, il faut entendre l’actuelle crise du crédit. Les Maîtres de l’Univers sont une expression que j’utilisais dans le roman Le Bûcher des vanités pour désigner ces jeunes hommes ambitieux (il n’y avait pas de femmes) qui, au début des années 1980, ont commencé à engranger des millions chaque année – des millions ! – sous forme de primes de rendement dans des banques d’affaires comme Salomon Brothers, Lehman Brothers, Bear Stearns, Merrill Lynch, Morgan Stanley ou Goldman Sachs. Les trois premières n’existent plus. La quatrième a été absorbée par la Bank of America. Les deux dernières sont en train de se convertir en banales petites banques de province : dans le hall, vous aurez des distributeurs automatiques de billets et, en fait de Maîtres de l’Univers, vous serez accueillis par de jeunes caissières mal payées, équipées de flacons d’encre indélébile à fournir aux braqueurs avec les billets.

Panique à bord

Tout le secteur des banques d’affaires américaines a coulé par le fond ces derniers jours. Alors, où en sont les Maîtres de l’Univers ? La plupart sont à Greenwich (Connecticut). Les jeunes hommes les plus doués, les plus brillants et les plus ambitieux ont commencé à abandonner les banques d’affaires au profit des fonds spéculatifs il y a six ans. Votre correspondant peut témoigner des crises de rage apoplectiques qui ont accompagné la démission de ces jeunes champions. Des vigiles les ont attrapés par le bras et les ont conduits hors de la banque au pas de charge. Ils n’ont eu le droit de toucher à rien, ni sur leur bureau ni dans leurs tiroirs – pas même à la photo encadrée de Maman, du copain ou de la sœurette, qui se tenait bien droite grâce au petit support en carton recouvert de velours synthétique à son revers –, tant leurs supérieurs étaient furieux. Leurs meilleurs éléments les plantaient là.

Greenwich a remplacé Wall Street : cette ville du Connecticut est devenue le centre du monde des fonds spéculatifs, et c’est là que les Maîtres exercent leur empire. Depuis cinq ans, le cœur de Wall Street, le légendaire New York Stock Exchange [NYSE, la Bourse de New York], se vide peu à peu. Il y a cent ans, la corbeille était un club d’oligarques. Seuls les messieurs de la bonne société pouvaient avoir l’un des meilleurs “sièges” à la corbeille. L’année dernière, quand votre correspondant a fait sa seule et unique visite à la corbeille, l’un des membres s’est approché d’un autre et l’a informé qu’il quittait la Bourse pour de bon, comme tant d’autres l’avaient fait récemment :

Qu’est-ce que tu comptes faire ?
— Je vais entrer chez les pompiers.
— Chez les pompiers ?
— Je veux être pompier. Ils ont une super-retraite.” 

Il se trouve qu’il n’y a pas de vrais sièges à corbeille ou, du moins, je n’en ai vu aucun. Le NYSE est déjà un anachronisme, comme Broadway. Tout se fait par ordinateur aujourd’hui. Traîner à la corbeille du NYSE, c’est un peu comme traîner à l’OTB [centre de paris hippiques new-yorkais]. Broadway et le NYSE ressemblent à ce que vous voyez en premier quand vous entrez à Disneyland, en Californie. Vous vous retrouvez dans une ville du début du siècle dernier, avec un trolleybus, une officine d’apothicaire et un salon de coiffure pour hommes. Voilà ce que sont Broadway et Wall Street aujourd’hui.

Des êtres débordant d’intelligence

Si vous vous délectiez déjà des malheurs des courtiers, ne vous réjouissez pas trop vite : les Maîtres de l’Univers sont plus futés que les gens qu’ils ont laissés derrière eux dans les banques d’affaires. Certains fonds spéculatifs ont fait faillite, mais, contrairement aux banques d’affaires, le secteur est encore florissant. Et les Maîtres de l’Univers se sont vite repliés en position défensive dans leur carapace, comme des tortues. Leur Armageddon, s’il doit survenir, n’aura pas lieu avant le 31 décembre. En effet, la plupart des fonds spéculatifs ménagent de petites ouvertures le 30 septembre, le 31 décembre, le 31 mars et le 30 juin, pour laisser aux investisseurs la possibilité de “sauver” leurs investissements, c’est-à-dire de récupérer leur argent. Ces moments sont appelés des “portes”, comme une série de portes dans une prison. La porte est la limite, le pourcentage fixe de votre argent que le fonds va vous laisser retirer en une seule fois. Même avec ce strict plafonnement des retraits, certains fonds pourraient se retrouver avec des carapaces vides.

Mais ne pleurez pas trop sur les Maîtres de l’Univers. La plupart des jeunes Maîtres ont déjà mis leur nut [noisette] à l’abri. Nut est le terme désignant la somme d’argent que vous devez mettre de côté dans des investissements sûrs afin de générer suffisamment d’intérêts pour vivre confortablement à Round Hill Road, Pecksland Road ou Field Point Road, dans la ville de Greenwich, dans une maison construite avant la Première Guerre mondiale, au style européen enchanteur, de préférence en pierre de taille, flanquée d’une tourelle, au milieu d’un terrain d’au moins deux hectares et assez grande pour mériter le nom de manoir. Chaque Maître de l’Univers connaît exactement ce montant.

Tom Wolfe
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