Sunday, March 24, 2019
Home Culture Édito. Gains et pertes de temps

Édito. Gains et pertes de temps

0
72
Édito. Gains et pertes de temps

Au moment où l’Europe s’interroge sur la nécessité d’abroger le changement d’heure, le Maroc vient de décider de changer de fuseau horaire et de rester à l’heure d’été. Parce que, pour des raisons économiques, il est plus viable d’être à la même heure que la France et l’Espagne. Mais le temps ne se résume pas à un problème d’argent, c’est aussi une question de culture, de société. En Argentine, venir à un rendez-vous avec quinze minutes de retard, c’est être à l’heure. Au Japon, arriver avec moins d’un quart d’heure d’avance, c’est être en retard.

Scientifiques, urbanistes, artistes, philosophes, politiques : la planète entière réfléchit au temps qui passe, avec cette crainte de le voir accélérer. Car, c’est un fait, les rythmes de vie se sont emballés. Lorsque le bateau à vapeur Great Western traverse l’Atlantique en 1838 et instaure la première liaison régulière, le voyage dure quinze jours et demi. Au tournant du XXe siècle, il n’en faut plus que cinq. Et en 1939, avec les premiers vols commerciaux, New York est à vingt-neuf heures du Royaume-Uni. Le Concorde permettra d’effectuer le trajet depuis Paris en moins de quatre heures. Record absolu… jusqu’au futur avion hypersonique de Boeing programmé pour relier Londres et New York en deux heures. Les journées se transforment en une poignée d’heures, les minutes en une pincée de secondes.

Le paradoxe, c’est que l’humanité n’a jamais disposé d’autant de temps, grâce à la prolongation de la durée de vie. Tandis que les femmes et les hommes nés en 1950 pouvaient espérer vivre en moyenne quarante-sept ans, les personnes nées au cours des années 2010 pourront atteindre en moyenne l’âge de 70,8 ans, selon les Nations unies. Soit un gain d’un quart de siècle, à multiplier par 7,6 milliards d’habitants. Mais que faire de tout ce temps ? Continuer à en gagner, ou au contraire apprendre à en perdre ? “Le temps est invention ou il n’est rien du tout”, disait Henri Bergson (1) : un siècle plus tard, la proposition du philosophe n’a jamais été à ce point dans l’air du temps. C’est pourquoi Courrier international a choisi de consacrer ce numéro de fin d’année à la question temporelle. À lire à son rythme.

(1) Dans L’Évolution créatrice (1907).

Eric Chol
Translate »