Thursday, May 24, 2018
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Festival de Cannes. La leçon de mélancolie de Jafar Panahi

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Festival de Cannes. La leçon de mélancolie de Jafar Panahi

Durant la projection, selon l’usage cannois, un fauteuil est resté vide dans le Grand Théâtre Lumière : celui que Jafar Panahi, retenu dans son pays, aurait dû occuper. En 2010, le réalisateur iranien a été condamné à vingt ans d’interdiction de filmer, accusé de “propagande contre le régime” pour avoir tourné un film sur la contestation qui, en 2009, avait suivi la réélection de Mahmoud Ahmadinejad à la présidence. Ce qui ne l’a nullement empêché de travailler : Trois visages est son quatrième film en huit ans – et le quatrième qu’il réussit à sortir d’Iran, on ne sait trop par quel miracle (la rumeur veut que, en 2011, Ceci n’est pas un film ait voyagé jusqu’à Cannes sous la forme d’une clé USB cachée dans un gâteau).

Un film d’une simplicité aussi trompeuse que son titre

Tourné avec trois bouts de ficelles, Trois visages démarre sur une de ces mises en abyme dont le réalisateur est friand pour évoquer les entraves qui sont les siennes : l’actrice Behnaz Jafari (qui joue son propre rôle) reçoit sur son téléphone portable une courte vidéo, l’appel à l’aide désespéré de Marziyeh (Marziyeh Rezaei). Cette jeune Azérie du nord-ouest de l’Iran rêve de faire du cinéma, mais sa famille, conservatrice, s’y oppose. À l’écran, elle finit par se passer une corde autour du cou et, semble-t-il, se pendre. Behnaz Jafari sollicite Jafar Panahi (lui aussi dans son propre rôle). Tous deux s’interrogent : d’où vient ce film surgi de nulle part ? Qui est cette jeune fille ? Qu’est-elle devenue ? Et les voilà partis pour un road-movie aux confins de l’Iran, sur les traces de Marziyeh.

“D’une simplicité aussi trompeuse que son titre, ce long-métrage évoque trois actrices d’hier, d’aujourd’hui et de demain. On y retrouve tout le charme à l’état pur du cinéma iranien. Résolument moderne par son message sur la liberté de choix, Trois visages nous ramène à de grands films du cinéma vérité comme Le Vent nous emportera d’Abbas Kiarostami [décédé en 2016 et dont Jafar Panahi a été l’assistant]. Là encore, un citadin envoyé en mission se rend dans un lointain village de montagne, ce qui est l’occasion d’une plongée dans l’étouffoir des croyances traditionnelles”, analyse The Hollywood Reporter. Le site en persan Radio Farda, installé à Prague, dresse le même parallèle : “Le film rappelle des chefs-d’œuvre du grand Abbas Kiarostami comme Et la vie continue ou Le vent nous emportera : un voyage dans la nature sauvage, à la recherche d’un personnage dont tout le monde préférerait nier l’existence.”

Une tendre déclaration d’amour au cinéma

Le site de la diaspora iranienne, s’il considère Trois visages comme une œuvre mineure de Panahi, le tient toutefois pour “l’un des meilleurs films critiques [sur la société iranienne] de ces dernières années”. “Le fait que Panahi soit sous le coup d’une interdiction de filmer ne fait qu’ajouter au caractère poignant, quoique léger, de Trois Visages : l’empathie qu’il éprouve pour ces femmes opprimées [les actrices du titre] est palpable et renvoie à son histoire personnelle”, commente le magazine britannique Screen international. Le long-métrage se révèle être une tendre déclaration d’amour au cinéma et aux actrices, adressée par un cinéaste empêché de travailler et gagné par “la mélancolie”, poursuit la publication spécialisée :

‘Trois visages’ ressemble à une tragédie feutrée, la misogynie persistante de l’Iran restant présente hors cadre, prête à fondre sur les personnages.”

La presse conservatrice iranienne, de son côté, s’est bien gardée de commenter le long-métrage. À l’annonce de la sélection cannoise, elle s’était emportée contre la direction du festival. “La question principale est de savoir pourquoi quelqu’un qui a été condamné [en Iran] pourrait aller parader en société, la tête haute”, a par exemple tempêté Kayhan. Le quotidien ultraconservateur était offusqué par l’initiative de professionnels du cinéma iranien qui, dans une lettre ouverte au président Hassan Rohani, avaient demandé que Jafar Pahani soit autorisé à se rendre sur la Croisette pour présenter son film : “De tels compromis ne font qu’encourager les criminels.”

Marie Bélœil
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