Friday, October 19, 2018
Home Culture Festival de Cannes. Les réalisateurs de “Diamantino”: “Notre film est le meilleur...

Festival de Cannes. Les réalisateurs de “Diamantino”: “Notre film est le meilleur antidote aux crises actuelles”

0
75
Festival de Cannes. Les réalisateurs de “Diamantino”: “Notre film est le meilleur antidote aux crises actuelles”

“C’est le film le plus fou de ce Festival de Cannes, prévient Diário de Notícias. Projeté dans le cadre de la Semaine de la critique, Diamantino est “une véritable explosion, un feu de mitraille déversé sur le spectateur”, poursuit le quotidien lisboète. Polar, science-fiction, satire politique, farce… Empruntant à tous les registres, le premier long-métrage des Américains Gabriel Abrantes et Daniel Schmidt a autant réjoui la critique que le public.

Tourné au Portugal et en portugais, il met en scène une star du ballon rond aux faux airs de Cristiano Ronaldo. Aussi bêta que bellâtre, le puceau Diamantino serait perdu pour l’humanité s’il ne loupait pas un penalty décisif en finale de la Coupe du monde. Dès lors, c’est la crise existentielle. Tout en lui et autour de lui se détraque. À l’insu de son plein gré, il se prête à une expérience de clonage, censée assurer au Portugal une équipe de football composée de onze Diamantino. Laquelle servirait les visées d’ultranationalistes fanatiques, désireux d’anesthésier le peuple portugais pour le convaincre de sortir de l’Union européenne. Mais le traitement fait pousser des seins au footballeur. Qui décide d’adopter un petit réfugié mozambicain. Qui se révèle être une policière infiltrée, chargée d’enquêter sur l’évasion fiscale dont il serait coupable. Qui…

Culte de la célébrité, montée des nationalismes, transhumanisme, télé-réalité, transidentité ou encore crise des réfugiés : Diamantino s’attaque à tous les thèmes qui agitent nos sociétés occidentales, ainsi qu’à leur représentation dans les médias et sur les réseaux sociaux. Nous avons rencontré les deux jeunes réalisateurs de cet ovni pop au lendemain de la présentation de leur film à Cannes. Interview.

———————————————————

COURRIER INTERNATIONAL – En France, nous avons ce proverbe : “Qui aime bien châtie bien.” Vous avez visiblement pris plaisir à brocarder le monde du football. Mais êtes-vous des fans du ballon rond ?

GABRIEL ABRANTES : Je suis d’accord avec ce proverbe ! Le football est un sport que nous aimons beaucoup. Nous y avons joué étant petits, mais j’étais très mauvais : je restais planté les poings sur les hanches, ou alors je partais dans la mauvaise direction. Mais tous les deux, sans être mordus au point de suivre l’actualité des clubs et des championnats, nous aimons regarder de bons matchs. Et nous guettons les moments de drame ou de tragédie qui s’y jouent, comme le coup de tête de Zidane en finale de la Coupe du monde de 2006, ou la blessure de Cristiano Ronaldo au début de la finale de l’Euro 2016.

D’où vous est venue l’idée de faire d’un footballeur le héros de votre film?

DANIEL SCHMIDT : Nous avions l’idée de faire un film sur une icône populaire qui serait mondialement connue. Nous avons cherché dans différents pays. Aux États-Unis, nous aurions pu nous inspirer d’une star de la télé-réalité, de Lance Armstrong, de Madonna… Quand nous nous sommes tournés vers l’Europe et le Portugal, le football s’est imposé à nous. Mais pour en revenir à votre précédente question, l’enjeu n’était pas tellement d’aimer ou de critiquer : nous voulions faire un film sur une célébrité de la culture populaire, voir comment elle interagissait avec les conflits et les crises de ce début de XXIe siècle.

Votre scénario emprunte beaucoup au registre du conte. Il met en scène, pêle-mêle, un footballeur qui s’improvise chevalier, une prétendue orpheline, des sœurs aussi acariâtres que celles de Cendrillon… Pourquoi avoir choisi cet univers de narration ?

GABRIEL ABRANTES : Notre film aborde beaucoup de sujets : la crise des réfugiés, le clonage, le nationalisme, les paradis fiscaux, l’adoption, une histoire d’amour… Le scénario emprunte tant de pistes différentes que le recours au conte nous a paru adéquat pour faire le liant entre tout ça. Notre intrigue est très excentrique, complètement folle, et nous voulions la rendre accessible au plus grand nombre.

DANIEL SCHMIDT : Nous étions très curieux d’appliquer le registre du merveilleux au monde contemporain, nous pensions que cela aurait des effets intéressants.

Votre film mêle beaucoup de thèmes mais aussi beaucoup de références : les contes, Karaté Kid, la propagande fasciste, la télé-réalité, Iron Man

GABRIEL ABRANTES : Oui, c’est un film de citations. Nous avons mis beaucoup d’énergie à nous distancier de l’idéologie qui accompagne chaque genre, à nous débarrasser des fonctions sociales et politiques qui étaient attachées à des représentations antérieures. D’où les citations. Mais ce qui est intéressant dans le film, c’est que Carloto Cotta, l’acteur qui joue Diamantino, n’est pas une citation. Il est bien plus qu’une référence à Ronaldo, nous avons un accès direct à lui. Quand le film commence, les gens sont surpris, ils commencent à rire, puis ils découvrent le personnage, s’attachent à lui et tremblent pour lui.

Quelles ont été vos sources d’inspiration pour construire le personnage de Diamantino?

GABRIEL ABRANTES : Nous l’avons conçu comme un alter ego du Candide de Voltaire ou de l’âne Balthazar dans Au hasard Balthazar, le film de Robert Bresson [sorti en 1966]. Il compose un personnage innocent et sympathique, au centre de toutes les pressions du monde. Il est si naïf et confiant qu’il accueille à bras ouverts tout ce qui lui arrive. Son corps se transforme, des seins lui poussent. Son fils adoptif se révèle être une femme, une policière chargée d’enquêter sur lui. Mais il est si exempt de préjugés qu’il accepte tout.

DANIEL SCHMIDT : Diamantino, avec sa capacité à aimer, à accepter sa transformation et sa fluidité sexuelle, présente une ouverture et une innocence qui seraient à un bon antidote à beaucoup de crises qui secouent l’Europe et le monde. Nous ne voulions pas seulement filmer la façon dont il analyse les événements, mais la façon dont son corps s’adapte – et terminer le film sur un couple d’amants maudits, les plus socialement réprouvés qui soient : un fils adoptif qui est en fait une femme, une lesbienne, tombée amoureuse de son père [adoptif] à qui des seins sont en train de pousser. Et les deux sont heureux, se sentent bien ensemble.

Propos recueillis par Marie Bélœil
Translate »