Friday, October 19, 2018
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“Je ne suis pas noir, je suis Kanye West”

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“Je ne suis pas noir, je suis Kanye West”

Il n’y a que là que j’ai pu le voir, sur le plancher ciré de l’auditorium de mon école primaire, parce que je n’étais encore pas bien grand, j’avais à peine 7 ans, et il n’y avait pas encore le câble dans ma ville, et à supposer qu’on l’ait eu, mon père n’en aurait pas voulu. Oui, ça a dû arriver comme ça, car quand je repense à cette époque, ce n’est pas la chaîne câblée MTV que je revois, et c’est donc bien là que j’ai dû le voir, dans la salle de spectacle à côté de la cafétéria, où, après le goûter quotidien de croquettes de pomme de terre et de chocolat au lait, on tirait un grand rideau et tous les gamins se ruaient sur la scène. Et je devais être là, quelque part dans le tas, à esquisser maladroitement des figures de danse, à me tortiller sur place, j’ai dû lever les yeux et voir un garçon un peu plus grand que moi, là, juste devant moi, souriant pour lui-même, puis parcourant la scène en relevant un talon après l’autre, glissant à reculons, marchant sur la lune [exécutant ainsi le moonwalk, le pas de danse rendu célèbre par Michael Jackson].

L’autodestruction d’un Dieu noir

Plus rien n’arrive de cette façon. C’est impossible, maintenant. Mais nous étions en 1982, et Michael Jackson était Dieu, mais pas simplement Dieu dans sa grandeur et sa puissance, même s’il y avait forcément de ça, mais Dieu dans son insondable mystère ; Dieu tel qu’on le racontait aux enfants, Dieu tel qu’il restait vivant dans la légende et le folklore ; Dieu parce que le Walkman était encore rare, et j’étais encore petit, et mes parents n’écoutaient que [la station publique] NPR et [la station d’info en continu] WTOP. Nous ne pouvions donc nous en remettre qu’aux légendes – des récits d’exploits remarquables et d’extraordinaires faits d’armes : Michael Jackson arbitrait les guerres de gangs ; Michael Jackson tapait du pied et la lumière jaillissait des pierres [références aux clips vidéo de Bad et Billie Jean – ce dernier, réalisé en 1982, est le premier clip d’un artiste africain-américain à avoir été diffusé régulièrement sur MTV]. Même ses costumes me paraissaient surnaturels : le blouson clouté, le gant piqué de brillants, le pantalon de cuir, autant d’atours du divin, intouchable pour moi, simple enfant mortel dont l’horizon ne dépassait pas le samedi, moi qui ne verrais la grande émission des 25 ans du label Motown [Motown 25, diffusé en 1983 sur NBC et pendant laquelle Michael Jackson fit pour la première fois en public le moonwalk] que bien après qu’il a soufflé ses 30 bougies, moi qui devrais attendre d’être adulte pour me payer l’album Thriller – alors que je ne croyais plus aux miracles et que je savais pertinemment que si le Dieu de l’homme noir n’était pas mort, il se mourait.

En fait, il se mourait depuis toujours – il se mourait d’être blanc. C’est ce que disait ma mère : que l’on voyait cette couleur de la mort sur son visage, la déliquescence, l’amenuisement, on voyait qu’il se fondait dans quelque chose de blanc, se desséchait en quelque chose de blanc, qu’il s’effaçait, tant et si bien que nous finirions par oublier qu’il avait un jour incarné la belle Afrique et l’Afrique au teint de bronze, son profil de pharaon, ses grands yeux, son sourire éclatant, et Michael Jackson n’était que l’extrême de ce que, dans ces années de l’après-disco, nous considérions comme une mode. Car lorsque je repense à cette époque, je revois ces hommes noirs en couverture de disques, souriants, avec leurs bouclettes huileuses et leurs lentilles bleues, et je revois ces femmes noires qui paraissaient toutes aussi pâles que des chemises de papier kraft. Michael Jackson

[…]

Ta-Nehisi Coates
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