Sunday, May 26, 2019
Home Culture Marielle s’est fait la belle, merde alors !

Marielle s’est fait la belle, merde alors !

0
82
Marielle s’est fait la belle, merde alors !

Jean-Pierre Marielle s’est éteint mercredi soir à Paris. Il avait 87 ans. Chez cet homme-là, il n’y avait rien de petit. La voix était caverneuse et mirobolante, comme un grand Calva descendu à Pont-Aven. Dans l’œil, toujours perçant, il y avait du feu, de l’insolence, un air désabusé ou blasé qui pouvait soudainement, comme un ciel virant à l’orage, sombrer dans l’emportement. L’allure était celle d’un seigneur, épicurien autant qu’homme de sang, amoureux de la bonne chère et capable de dégainer une épée s’il eut flairé l’odeur, à nulle autre pareille, de la connerie.

Longtemps, le cinéma en avait fait une sorte de Français moyen, génialement repoussant dans le registre gaulois (Dupont-Lajoie) ou ignoble en producteur véreux (On aura tout vu). Sa façon de parler était inimitable. Il pouvait s’extasier devant un cul, “beau comme un Courbet”, ou lâcher à Andrea Férréol, avant de la serrer dans ses bras nus, “tu sens la pisse, toi, pas l’eau bénite” (Les galettes de Pont-Aven, où il campait un Monsieur Henri en pleine libération sexuelle), et dans sa bouche c’était chaque fois un poème.

Sept fois nominé, jamais récompensé

Le même homme pouvait vous tirer les larmes des yeux, en campant par exemple le vieux Monsieur de Sainte-Colombe (Tous les matins du monde, d’Alain Corneau), pour lequel il aurait mérité, cent fois plutôt qu’une, d’avoir le César du meilleur acteur.

Les César et Marielle : sept fois nominé, jamais récompensé. Vous avez bien lu ! L’académie des Césars tenait en Marielle, ce roc, ce pic, ce cap, un véritable Cyrano du cinéma français. L’histoire retiendra qu’elle sera passée à côté de ce géant.

L’auteur de ces lignes se souvient, à l’heure tardive où il gribouille ces notes posthumes, de la visite qu’il rendit à Marielle, un après-midi de septembre 2005. Marielle vivait à Auteuil, juste en face de Roland-Garros. De temps en temps, une balle tombait dans son jardin. Peu avant cette rencontre, expliquait-il, un couple avait un jour sonné à sa porte. Il y avait là une femme, et son mari américain, en short… Francis Ford Coppola. C’était ça, Marielle, dans la vie comme sur grand écran. Tout pouvait arriver, le grandiose comme le trivial. Et c’était bien en cela l’un des plus grands acteurs de l’histoire du cinéma français.

“Une tête de rien pour tout jouer”

Et dire que… Oui, dire qu’il avait épousé la profession un peu par nonchalance, “par hasard”, disait-il. Ou par goût de faire le pitre. Il ne tombe pas pour rien, au début des années 50, sur une bande de joyeux dingues, en entrant au Conservatoire. Les amis qu’il s’y fait (Belmondo, Rochefort, Rich, Cremer…) le resteront tout au long de sa vie.

On pourrait citer l’annuaire du cinéma français, en égrenant les films qu’il a tournés entre 1957 et 2015. On aurait dû s’étendre sur ses compositions colorées devant les caméras de Tavernier (Coup de torchon), Yves Robert, Philippe de Broca (Le diable par la queue), Rappeneau, Blier (Calmos), Molinaro (Cause toujours… tu m’intéresses), Sautet (Quelques jours avec moi), Miller (Le sourire), Angelo (Les âmes grises), Verneuil (Week-end à Zuydcoote), Lautner (La valise)… On aurait pu évoquer sa passion du théâtre. Ses apparitions télévisuelles (Bouvard et Pécuchet, aux côtés de Jean Carmet).

On préférera terminer en citant son autobiographie, Le grand n’importe quoi. “Certains trouvent que j’ai une tête d’acteur. Moi pas. J’ai une tête de rien. Au fond, c’est peut-être le mieux pour être comédien, avoir une tête de rien pour tout jouer.

Salut, grand duc !

Nicolas Crousse
Lire l’article original
Translate »