Saturday, November 17, 2018
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Omar Robert Hamilton : “En Égypte, les violations des droits de l’homme sont incessantes”

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Omar Robert Hamilton : “En Égypte, les violations des droits de l’homme sont incessantes”

Un premier roman “puissant” pour The Guardian ; “excellent” du point de vue de la Tribune de Genève : paru à l’été 2017 en anglais et tout juste traduit chez Gallimard à l’occasion du Festival du film et forum international sur les droits humains (Fifdh) qui se tient jusqu’au 18 mars à Genève (Suisse), La ville gagne toujours impressionne par sa maîtrise. Immersion dans les rues du Caire dans les mois qui ont suivi la révolution égyptienne de 2011, le livre s’inspire de la vie de l’auteur : Omar Robert Hamilton avait 27 ans quand ont débuté les rassemblements place Tahrir. Après quelques mois, ce réalisateur anglo-égyptien participe à la création du collectif Mosireen, avec pour but de documenter la révolution et de fournir aux médias des images et des témoignages relatifs aux manifestations. Rendant avec un rare pouvoir d’évocation le tourbillon d’utopies et de violences qui régnait alors, son roman “brosse d’émouvants portraits de jeunes Égyptiens engagés pour défendre leurs convictions et leurs libertés”, souligne le quotidien genevois.

Sept ans après la chute d’Hosni Moubarak, Courrier international a interrogé le romancier sur ce qui reste de l’effervescence de 2011, alors que l’armée a repris le pouvoir et que se multiplient en Égypte les violations des droits de l’homme.

“La ville gagne toujours”, clame le titre de votre roman, comme une profession de foi dans la force de la révolution. En le refermant, on n’a pourtant pas le sentiment que celle-ci ait gagné en Égypte…

Je voulais un titre qui soit à la fois optimiste et pessimiste, selon la lecture que l’on en fait. C’est une vraie question, car d’un côté, oui, c’est évident, la Révolution n’a pas gagné. Mais de l’autre, il a toujours été évident que les processus historiques sont très longs et que nous avons été les témoins d’un événement qui a bouleversé le cours de l’histoire, même si nous ne savons pas encore comment. D’une certaine façon, on pourrait dire que la révolution est toujours là, parce que la contre-révolution est si brutale, et parce que l’attitude de l’État prouve à quel point celui-ci est paranoïaque, à quel point il a peur. C’est un signe clair que ses dirigeants savent que ce qu’ils sont en train de faire ne peut pas durer, et que ce n’est manifestement pas juste, que ce n’est même pas sensé. C’est juste un comportement de panique à court terme. Quelque chose doit changer. La seule question, c’est de savoir combien de temps cela va prendre, et à quel point le changement sera violent.

En dehors de la contre-révolution, comment se manifeste l’esprit de 2011 dans l’Égypte contemporaine ?

On ne soulignera jamais assez l’impact qu’a eu la révolution sur le pays. C’est toute une génération qui a changé, c’est tout un pays qui a changé, la psyché de la société dans son ensemble en est sortie transformée, pour le meilleur ou pour le pire. Si bien que, d’une certaine façon, je pense que le pays continue d’exister dans un état de “non-révolution”. Ce n’est pas comme si les choses étaient revenues à la normale. C’est qu’en fait, il n’y a plus rien de normal. La répression est si terrible, et le souvenir de la révolution si crucial. Je sens que l’Égypte est un pays post-révolutionnaire : la révolution a été l’événement fondateur de la société contemporaine, c’est la chose la plus importante qui se soit passée. Elle est en tout, elle fait véritablement partie intégrante du tissu de la culture contemporaine.

Que sont devenus ces “activistes, cinéastes, journalistes, psychothérapeutes, urbanistes, historiens, juristes” dont votre roman relate l’engagement en faveur de la révolution ? Se rencontrent-ils encore ? Peuvent-ils s’exprimer ?

Toute la géographie de la ville a changé. Alors que, pendant la révolution, il y avait ces arènes publiques où l’on rencontrait sans cesse les gens (on les rencontrait dans la rue, on les rencontrait dans les bars et les restaurants du centre-ville, on les rencontrait aux conférences de presse et aux lancements d’initiatives), aujourd’hui, tout est de nouveau fragmenté. Mais je crois que tous ces gens qui ont été impliqués dans des initiatives restent pour l’essentiel engagés. C’est juste que tout est passé dans la clandestinité.

Comment décririez-vous la “génération Tahrir”, du nom la place occupée par les révolutionnaires au Caire ?

Je crois qu’il s’agit d’une génération planétaire, elle n’est pas spécifiquement égyptienne. Je crois que ce que nous avons vu en 2011, quand on a eu le sentiment que les printemps arabes se répandaient dans toute la région, et ensuite à Athènes, et Madrid, et Londres, et plus tard avec le mouvement Occupy, tout cela continue dans le monde aujourd’hui. Ce sont des gens qui ont entre 16 et 35 ans, qui ne savent pas vraiment comment se construire un avenir, qui estiment ne pas avoir leur mot à dire sur la destruction de la planète, qui n’ont pas l’impression d’être impliqués dans le système politique, qui sont économiquement exclus et incapables de faire face à la concurrence. C’est toute une génération, dans le monde entier, qui se sent un peu prise au piège, et qui considère qu’il n’est pas normal de devoir vivre pendant des décennies dans un monde qui ne va pas de l’avant, et qui va même à reculons.

Beaucoup des jeunes révolutionnaires décrits dans La ville gagne toujours sont issus de milieux socialement privilégiés. Diriez-vous que cet aspect des choses explique en partie le coup d’arrêt qu’a connu la révolution égyptienne ?

Je suis moi-même très clairement un privilégié. J’ai grandi à Londres, j’ai un passeport britannique, et mes parents sont tous les deux des intellectuels [Omar Robert Hamilton a pour mère la femme de lettres égyptienne Ahdaf Soueif et le poète britannique Ian Hamilton, décédé en 2001]. C’est souvent l’une des choses que l’on fait remarquer, que la révolution n’est pas devenue une révolution des classes laborieuses. Je pense que ce n’est pas tout à fait juste. Je pense qu’elle comportait un élément ouvrier très, très marqué. Mais peut-être les différentes composantes de la révolution, ses différentes ailes, n’étaient-elles pas toutes unies, même si je ne vois pas comment il aurait pu en être autrement. Il n’y a jamais eu un unique centre de décision. Les gens agissaient tous de façon individuelle, avec les moyens qui étaient les leurs. Quand on n’a pas de parti politique central, quand on n’a pas un syndicat central qui a travaillé depuis longtemps à développer des réseaux qui transcendent les classes, alors, je ne vois pas comment, quand une révolution spontanée éclate, les bourgeois, les artistes ou les autres sont censés établir ces connexions sociales d’une façon qui ait vraiment un sens.

Quelle est la situation de l’Égypte à l’heure actuelle en ce qui concerne les droits de l’homme ?

La situation est grave. La répression du régime est tout à fait systématique, en particulier vis-à-vis des ONG. Depuis 2014, il a été presque impossible d’obtenir des financements de l’étranger. Cette branche de la société subit des pressions absolument constantes, car elle documente et s’efforce d’établir des listes, de tenir des archives et de garder le compte des violations des droits de l’homme, qui sont désormais incessantes. La police agit aujourd’hui en toute impunité. Elle pratique systématiquement la torture. Elle procède à des interrogatoires et les gens meurent en détention. Dans le même temps, on assiste à des attaques tout aussi méthodiques contre les médias. Les chaînes privées ont toutes été rachetées, les unes après les autres, par les différents services de l’appareil de sécurité, si bien que rien, à la télévision, ne diverge politiquement un tant soit peu de l’opinion de État. Les journaux sont tous rentrés dans le rang, les sites Internet sont bloqués. Voilà quelle est la situation aujourd’hui.

Elle est donc pire qu’avant 2011 ?

Oui, sans hésitation. À 100 %, oui.

Qu’en est-il de cette “révolution des femmes” à propos de laquelle l’un de vos personnages prédit “votre Printemps arabe ne sera rien comparé à ce qui vient” ?

C’est la seule révolution qui pourrait vraiment fonctionner, non ? C’est la seule qui n’ait jamais été vraiment tentée. Et c’est une idée à laquelle on ne peut que revenir quand on pense aux diverses formes que pourrait prendre une révolution. Si on se retrouve encore, au bout du compte, avec un système patriarcal en place, alors, on est condamné à répéter les erreurs du passé. Il y a eu un moment vraiment enthousiasmant, je pense, en 2013. Le sentiment, dans le sillage des agressions sexuelles qui se produisaient alors [sur les lieux des manifestations], que, peut-être, le moment allait enfin venir de transformer les choses en une véritable révolution féministe. Ça a ouvert des perspectives vertigineuses. Et je pense que cette idée reste l’une des plus vivaces aujourd’hui. Je pense que c’est la seule issue à la situation actuelle.

Propos recueillis par Delphine Veaudor
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