Tuesday, August 21, 2018
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Portfolio. Manille, à cœur et à sang

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Portfolio. Manille, à cœur et à sang

À l’été 2016, lorsqu’a débuté la “guerre contre la drogue” décrétée par le président nouvellement élu Rodrigo Duterte, Hannah Reyes Morales a fait comme beaucoup de ses confrères. À savoir, photographier les cadavres de supposés dealers qui commençaient à joncher les rues de Manille. C’est là, dans la capitale des Philippines, qu’est née et a grandi cette photographe âgée de 27 ans. Là aussi que l’horreur du conflit naissant s’est imposée à elle : des hommes jeunes, pauvres, abattus pour les uns lors de descentes de police menées en dehors de tout cadre judiciaire, pour les autres par de mystérieux escadrons de la mort qui font régner la terreur dans les quartiers populaires de la ville. Très vite, la jeune femme ressent le besoin de raconter l’histoire sous un autre angle. “Je me suis dit que je pouvais apporter quelque chose”, confie celle qui n’aime rien tant que montrer “comment les gens continuent de vivre leur vie face à l’adversité dont leur entourage et eux-mêmes sont victimes”. “Bien sûr, pour moi, il est essentiel de documenter les atrocités qui ont lieu, poursuit-elle. Mais je suis là pour raconter une histoire, et à ce titre, il est tout aussi important de garder trace des moments plus doux, plus tendres, parce que je pense que c’est à cela que le lecteur pourra s’identifier.”

Hannah Reyes Morales se met donc en quête de la banalité au milieu de l’horreur : des enfants qui jouent, des bébés qui naissent, des familles qui s’aiment malgré les violences – en marge d’elles. Elle arpente les rues de différents quartiers, “tous situés dans les limites de l’agglomération de Manille”. Des bidonvilles où vivent les “populations urbaines pauvres”, premières victimes d’une guerre qui, selon une estimation de Human Rights Watch citée par The New York Times, avait fait plus de 12 000 morts en janvier 2018 (quand les autorités n’en reconnaissaient que 4 000). Pour la photographe, ces quartiers disséminés en périphérie de la capitale ne forment qu’une seule et même entité. Leurs habitants ont, assure-t-elle, “les mêmes soucis”, ils appartiennent au même groupe démographique et sont affectés de la même façon par la croisade de Duterte et sa brutalité diffuse. Ce que donne bien à voir son travail qui, à travers l’intimité des familles, évoque les conséquences profondes des tueries, “comment elles transforment le paysage, [ainsi que] la culture de la violence qui gronde et la méfiance envers les autorités voire entre voisins [qui en découle]”.

La photographe

Le goût d’Hannah Reyes Morales pour le photojournalisme apparaît très tôt, lorsque, enfant, elle feuillette les numéros des magazines Life et National Geographic achetés par sa mère. Issue d’une famille de la classe moyenne, la jeune femme suit plus tard des études de communication. Elle pratique la photographie en autodidacte, tout en exerçant divers petits boulots pour financer son cursus. À 23 ans, elle est lauréate d’une bourse de National Geographic. Elle publie dès lors de nombreux reportages, notamment pour The New York Times et The Atlantic, tout en continuant à travailler sur des projets personnels. Elle fait partie en 2017 du programme 6×6 du prestigieux World Press Photo, qui met en avant chaque année “six talents méconnus issus de chacun des six continents”.

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