Saturday, November 17, 2018
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Vu d’Algérie. L’affaire Audin, “un tremplin pour une réconciliation des mémoires”

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Vu d’Algérie. L’affaire Audin, “un tremplin pour une réconciliation des mémoires”

Quelle portée a la reconnaissance de la responsabilité de l’État français dans la mort de Maurice Audin ?

C’est une annonce courageuse, qui a eu un grand écho positif en Algérie. Les Algériens attendaient beaucoup d’Emmanuel Macron, il a soulevé des espoirs importants chez eux qui aimeraient aussi avoir un président jeune, avoir une nouvelle génération au pouvoir.

Reconnaître la responsabilité de l’État français dans la mort de Maurice Audin est un geste bienvenu, mais qui n’est pas suffisant. On aimerait que la France copie le modèle allemand en termes de repentance et de reconnaissance mémorielle. Nous en sommes loin.

Que représente Maurice Audin en Algérie ?

Audin, c’est un symbole : son histoire peut être un tremplin pour une réconciliation des mémoires. L’objectif est que la France assume et travaille sa conscience. La France et l’Algérie sont tellement imbriquées qu’il faut avancer ensemble.

Avec la présidentielle qui arrive et la crise économique, cette annonce intervient à un moment d’actualité négative très chargé en Algérie. C’est dommage, cette reconnaissance aura un impact limité chez nous.

Comment se transmet cette histoire du côté algérien ?

Le plus gros problème de l’Algérie aujourd’hui est que ses propres autorités ne font rien pour perpétuer cette histoire de l’Algérie, ne font rien pour transmettre l’histoire de la guerre d’indépendance, ou celle de Maurice Audin. Les jeunes Algériens connaissent son nom uniquement parce qu’il s’agit d’une place d’Alger où il fait bon sortir. Nous restons dans une posture hypocrite.

Cette annonce de Macron intervient alors qu’en Algérie, un film sur Larbi Ben M’Hidi, héros de la révolution algérienne, est censuré par le ministère des Moujahidine [anciens combattants], qui n’est pas d’accord avec le scénario.

Dans les écoles algériennes, la guerre est enseignée de manière idéologique, à la soviétique, avec une seule version. Beaucoup de jeunes ne comprennent pas la révolution, l’enseignement ne laisse pas de place au débat, à l’analyse. Le meilleur film sur le sujet, c’est La Bataille d’Alger, réalisé par un Italien [Gillo Pontecorvo, 1966]. L’Algérie ne s’est pas approprié son histoire.

Pourquoi la France a-t-elle mis soixante ans à reconnaître la torture en Algérie ?

La génération qui a connu la guerre d’indépendance est restée au pouvoir jusqu’à il y a peu, jusqu’à ce que Jacques Chirac quitte la présidence. Elle n’avait pas le recul nécessaire sur elle-même. Et les raisons électoralistes ont empêché la France de s’interroger sur son passé. La mémoire coloniale est un vrai problème français. Mais dans cinq ou six ans, les nouvelles générations, incarnées par Macron, auront résolu ce sujet.

Attendez-vous d’autres gestes de la part d’Emmanuel Macron ?

Moi, jeune Algérien, les excuses de la France ne me feront pas avancer. Mais ces mots sont essentiels pour l’écriture de l’Histoire, pour que, dans le futur, on sache ce qui s’est passé.

L’important est que dans mon pays, je puisse raconter et explorer mon histoire. Nous sommes aussi le fruit de la période qui a suivi l’indépendance, il faut pouvoir le dire. Pourquoi ne nous laisse-t-on pas écrire et filmer cette histoire ? Nous ne sommes plus dans un contexte de décolonisation, le FLN [Front de Libération Nationale, parti au pouvoir] n’a plus de raison d’être.

Propos recueillis par Corentin Pennarguear
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